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La Courtine 1917
Lumière sur les évènements survenus en 1917

Site de l’association La Courtine 1917 .À la mémoire des 10000 soldats russes de la première brigade internés au camp de La Courtine du 26 juin au 19 septembre 1917 . Ils y furent militairement réprimés , eux qui s’étaient mutinés contre la poursuite de la guerre , exigeant leur rapatriement en Russie révolutionnaire .

« La mutinerie des soldats du corps expéditionnaire russe en France en 1917 »

par Jacques

Notes pour les conférences de La Courtine 1917

Ils avaient pour noms : Palitzine, Netchvolodov, Zankévitch, Narbout, Rakitin, Gothua, Rytov, Maroutchevsky, Kotovitch, Diakonov, Ivanov, Pétrov, Jdanov, Térékine, Réguéma, Lokhvitski, Comby

Ils étaient tous généraux, colonels. Ils étaient tous russes… sauf le dernier, le Général Comby qui lui était français. Mais lui, comme tous les autres que je viens de citer ont été membres des états majors qui en 1916 et 1917 ont humilié, battu, fait décimer et réprimer des milliers de soldats russes qui avaient été envoyés par le tsar Nicolas II combattre sur le front français.

Je voudrais restituer le contexte historique ayant amené des milliers de soldats russes à se retrouver sur le sol français moins de 2 ans après le déclenchement de la grande boucherie.

Après un an et demi de guerre, les armées sur le front ouest sont déjà exsangues, car les pertes ont été effroyables : les offensives lancées face aux mitrailleuses adverses sur un front figé ont été meurtrières. Les forces s’équilibrent. Du côté des Alliés et en premier lieu en France le gouvernement a déjà fait appel par anticipation aux classes les plus jeunes. Les troupes coloniales ont également été sollicitées.

L’idée naît de « puiser » comme le disent les responsables politiques et militaires dans les « immenses réserves » du « réservoir » humain russe.

La Russie était entrée en guerre et était passée à l’offensive à l’été 1914 pour satisfaire aux exigences de l’impérialisme français et britannique auquel elle était soumise sur le plan financier et politique. Les négociations n’aboutirent qu’à l’envoi en avril 1916 de deux brigades, environ 20 000 hommes, en France et deux autres vers Salonique en Orient.

Les troupes reflétaient en grande partie celles de l’ensemble de l’armée russe à cette époque. Les officiers supérieurs avaient été choisis parmi la caste des généraux et des colonels, issus de la noblesse russe et serviteurs inconditionnels de l’autocratie.

Si l’immense majorité des soldats d’une des deux brigades étaient d’origine paysanne et avaient déjà l’expérience du front, une partie importante de la « Première brigade » était formée d’ouvriers de la région de Moscou.

Vladimir Rychlinski fut chargé à l’hiver 1915 du recrutement et de la formation du 2ème régiment de la 1ère brigade il indique que les cadres et les soldats seraient choisis parmi « les volontaires sachant lire et écrire. (…) les soldats réunis à Moscou devaient être châtains et avoir les yeux gris, alors que ceux de Samara devaient être des blonds aux yeux bleus. »

Quant à Georges Zamotine, ancien soldat de la 1ère brigade, il indique dans un entretien réalisé en 1987 à Lyon là où il vivait : « En 1915, pour le jour de la Noël, le capitaine est rentré de la caserne, il nous a mis en rang, il a dit : écoutez, j’ai besoin de soldats pour partir en France. Ceux qui veulent partir mettez-vous en avant, trois pas en avant. (Soixante dix soldats se présentent). Alors le capitaine dit : « Ceux qui sont illettrés en arrière ». Alors plus de la moitié reculent. Celui qui n’a pas de certificat d’étude, en arrière ! Celui qui est malade, maladie de cœur ou autres maladies, en arrière parce qu’il dit que ce voyage serait très long et très pénible et qu’il faudrait supporter chaleur et froid »

La grande majorité des soldats des 1ère et 3ème brigades provenaient des campagnes russes. Le 1er régiment de la 1ère brigade offrait un visage sensiblement différent. Il était formé en effet d’éléments prolétariens et à demi prolétariens (ouvriers, manœuvres, peintres, maçons, mécaniciens…) qui le distinguait d’emblée des autres unités du corps expéditionnaire. Mais les soldats recrutés dans les usines de la région de Moscou ou de Petrograd connus pour activités politiques ou leur combativité, avaient été écartés.

A l’instar de la masse des paysans du corps expéditionnaire qui emmenaient de Russie en France les idées et les sentiments communs à la majorité du peuple russe à cette époque, c’est-à-dire les éléments conscients et inconscients du passé de la Russie, ces hommes portaient en eux les ferments révolutionnaires du monde du travail.

Issus des grandes concentrations ouvrières, ils avaient pour une part au moins participé, suivi ou observé les grandes grèves de 1914 ou des 2 années qui avaient précédé la déclaration de guerre. Tous avaient sans doute, de près ou de loin été touchés par la propagande socialiste, et perçu, même partiellement ou déformés, les échos de la lutte entre ses différents courants. Combien également qui avaient aux alentours de 30 ans avaient été emportés par la fièvre de la première révolution russe de 1905 qui vit l’émergence de soviets pour la première fois dans l’histoire.

Le voyage vers la France
Après 9000 kms en transsibérien de Moscou à Dairen en Mandchourie où ils ont dû supporter des températures de -40 degrés, ils sont neuf mille hommes à appareiller le 29 février 1916 sur les paquebots : le Latouche–Tréville, l’Himalaya, le Sontay, le Tambov, le Jaroslav.

Le voyage par mer s’avère à son tour extrêmement pénible pour les organismes. Sur le Latouche-Tréville les soldats mécontents de la nourriture décident de refuser les repas. Le commandant de l’unité monte alors sur une tribune et aligne les soldats. Georges Zamotine raconte : « Il compte de un à dix et fait sortir le dixième et ainsi de suite jusqu’à la fin. Il déclare alors : « je vous ordonne de prendre votre repas tout de suite sinon tous les hommes qui sont sortis seront pendus » ; J’étais l’un de ces hommes. Nous avons obéi. Un officier de la deuxième compagnie, cravache à la main prit un soldat de forte corpulence et l’amena à la cuisine. Il lui ordonna de manger dix rations. »

La surcharge des navires, la chaleur éprouvante de l’océan indien après le froid glacial de l’hiver russe tout ceci pèse lourdement sur le moral des soldats.

Le 20 avril 1916 à quatorze heures, les premières unités de la 1ère brigade viennent mouiller dans le port de Marseille.

Marseille aux couleurs de la Russie impériale.
Alors que les premiers soldats russes posent le pied à terre, la population marseillaise descend en masse dans les rues pour admirer les représentants de l’armée impériale dont la presse vante les hauts faits et la valeur.

De l’avis unanime des français et des russes présents dans la ville en ce mois d’avril, le défilé des troupes est un véritable triomphe, dans un débordement d’ovations et de manifestations de joie. Rodion Malnovski qui allait devenir quelques décennies plus tard Maréchal et Ministre de la guerre sous Kroutchev est alors en ce mois d’avril 1916 simplement mitrailleur du 2ème régiment de la 1ère Brigade qui vient de débarquer. Il raconte dans ses mémoires, citées par le Magazine France-URSS en 1964 page 9 : « La chaleur et l’enthousiasme avec lesquels les Français nous accueillirent sur leur sol furent inoubliables. La foule des Marseillais remplissait le port et les rues avoisinantes. Nous les soldats russes, nous nous tenions sur les ponts des navires. Les sons d’un orchestre militaire et les acclamations des milliers de personnes se confondaient avec les hourras lancés des bateaux ».

Après ces premières clameurs autour des navires, les soldats russes reçurent un accueil plus chaleureux encore dans les rues de la ville le lendemain. Venant du camp Mirabeau par la route du littoral, les unités empruntent les grandes artères de la cité phocéenne : le cours Belsunce, la rue de Rome, la Place et la rue Saint-Féréol, la Cannebière et la rue de la République.

Dans une série d’entretiens retranscrits dans le film de FR3 « 20 000 moujiks sans importance », le soldat Zamotine raconte : « Tout le long de Marseille des fleurs tombaient, on dirait que c’est la neige tellement il y en avait ».

Vladimir Rychinski dans « Mes souvenirs » évoque quant à lui « la marche triomphale » des russes dans les rues de Marseille : « Nous sommes submergés, de fleurs qui tombent en pluie sur nous ».

Henri Barbusse résume avec ironie cet épisode : « Les troupes débarquent en grande pompe dans le paradis de France : ovations, hymnes, marseillaise à gorge déployée. Foule frénétique. On a donné aux soldats des cigarettes et du chocolat, et des femmes patriotes, embrassent les plus beaux ».

Stéphane Ivanovitch Gavrilenko raconte dans son journal de guerre : « le public marseillais, ses édiles à sa tête, avait, pour chacun de nous, préparé une orange, deux œufs de Pâques, quelques gâteaux secs, un morceau de fromage et une boite de spats. De plus que de cadeaux d’accueil nous ont été offerts par le public qui s’était rassemblé près du camp ! A celui-ci des cigarettes, à celui-là des chocolats, à tel autre des fruits-pommes, oranges-, à tel autre encore du jus de fruit. (… ). La rue de Rome, d’une longueur de plus de 3 verstes, était envahie des deux côtés par un public compact qui s’écartait pour nous livrer passage. Il ne restait un espace libre que pour le passage de nos rangs, à huit hommes par rang. La foule était si importante qu’il fallait la compter par milliers ».

Les soldats, durement éprouvés par leur long périple, retournent rapidement après leur défilé au camp Mirabeau où l’état-major a établi un cantonnement provisoire. Nombreux sont les Marseillais à venir échanger quelques paroles ou un peu de tabac avec les troupes. Le Petit Marseillais consacre de nombreux articles aux Russes au cours de ces journées.

Toute la presse souligne la valeur des troupes russes débarquées à Marseille. Il s’agit comme l’écrit l’Illustration, d’un « réservoir de fer » de « Grands-Russiens, sveltes et vigoureux au regard d’eau claire », « Petits-Russiens, trapus et vifs, à la physionomie éveillée et rieuse » Le Petit Marseillais. Le Petit-Journal évoque une « phalange d’élite prise dans les meilleurs régiments ». Les troupes russes quittent Marseille à partir du 23 avril en cinq convois échelonnés.

Stéphane Ivanovitch Gavrilenko raconte : « A 21heures, le train s’est ébranlé et, en réponse aux adieux, venant des wagons, le hourra sonore des soldats russes a jailli. C’est ainsi que le public Marseillais nous a accueillis et accompagnés. Comme nous le remercions, nous les russes, de tout notre cœur ! Dieu fasse qu’il nous accueille de la même façon lorsque nous reviendrons en vainqueur ! Dieu fasse que cela soit bientôt. »
Au 30 août l’ensemble des troupes de la 3ème brigade soit 10 300 officiers et soldats quittent la Russie. Sept navires au total empruntent la route maritime par la Norvège, le canal Saint-Georges et les îles Hébrides pour se diriger vers la France. Le débarquement s’effectuera dans les 2 ports de Brest et de La Palice, à partir de la deuxième quinzaine du mois d’août 1916. Cette traversée n’avait duré cette fois qu’une dizaine de jours.

La première mutinerie des soldats russes
Août 1916 une première mutinerie a lieu. Le lieutenant colonel Krause, commandant d’un détachement russe devant servir en orient est retrouvé mort le 15 août 1916 au camp d’Aygalades à côté de Marseille.

Lors de l’escale de cette unité, les officiers s’étaient précipités en ville dans les bars et les maisons closes mais avaient interdit de sortie les soldats russes alors que les troupes coloniales, les soldats anglais avaient eu la permission de sortir. Les soldats russes protestèrent collectivement, manifestèrent et se révoltèrent. Le lieutenant-colonel Krause accourut et agressa physiquement un soldat qui riposta et ses camarades rouèrent de coup l’officier qui en mourut. Il fut procédé à de premières arrestations et le colonel Ignatiev fit savoir que les meneurs seraient fusillés au camp de Mailly dès l’arrivée des troupes. C’est ainsi que prit fin la première révolte des soldats russes sur le sol français. Deux mois après ces évènements, Léon Trotsky était expulsé de France. L’enquête avait permis au gouvernement français que tous les soldats inculpés dans le meurtre de l’officier Krause étaient en possession du journal Nache Slovo (Notre parole), journal dont il était un de rédacteurs et qui paraissait pourtant en toute légalité. Or les exemplaires avaient tout simplement été distribués aux soldats russes par un agent de la police tzariste.
Trotsky écrit à ce propos dans « la Guerre et la Révolution » : « Les agents de la diplomatie tsariste devaient démontrer au gouvernement Poincarré-Briand que, si la France désirait avoir l’aide des troupes russes, elle devait en terminer au plus vite avec le nid des révolutionnaires russes. Il fallut il est vrai sacrifier un colonel ! Mais cela ne fait-il pas partie des sacrifices indispensables à toute entreprise ? En tout cas le but fut atteint ».

Les agents de l’autocratie tzariste avaient permis aux services secrets d’orchestrer à Marseille une provocation qui fut le prétexte à l’expulsion du révolutionnaire en exil Trotsky et à l’interdiction d’un journal militant internationaliste.

Les meneurs furent passés par les armes, fin août, ce furent les premiers soldats russes fusillés pour l’exemple sur le sol français.

Mais cette mutinerie montra combien était fragile la cohésion des troupes envoyées par le tsar.

La composition numérique des brigades
Chaque brigade est formée de 2 régiments de près de 4 000 hommes, comprenant chacun un état-major, trois bataillons de mille hommes à quatre compagnies, une compagnie de mitrailleuses, ainsi qu’un détachement de liaison et d’un détachement appelé « hors rang ». A ce chiffre il faut ajouter les éléments de dépôt, soit 1 654 hommes. Au total une brigade est donc forte de près de dix milles hommes ; La 1ère brigade et la 3ème brigade alignent les mêmes effectifs, soit 212 officiers, 936 sous officiers, 686 caporaux et 7 854 soldats.

Malades et blessés
En mars 1917, un groupe de soldats russes parvient à faire exprimer sa colère dans le journal Goloss Pravdy édité à Paris : « Condamnés sur le front, nous restons des condamnés dans les hôpitaux. Nous ne sommes pas sérieusement soignés ; on nous renvoie guéris au dépôt de Mailly pour combler les vides et on ne nous donne pas de congé de convalescence. A l’hôpital de Granville par exemple, on traite le soldat russe plus mal qu’un prisonnier, et l’on sait de quelle façon honteuse on traite les prisonniers en France. A Hyères, d’après ce qu’on nous écrit, on soigne les blessés plus mal que les cochons. »
Du 30 juin 1916 au 17 mars 1917, les ambulances ont pris en charge 2 751 soldats et officiers. Après l’offensive Nivelle d’avril 1917, le nombre des entrées s’élève à 4 059 totalisant plus de 32 000 journées d’hospitalisation. Trois centres étaient chargés d’accueillir ces hommes. Le plus important était l’hôpital Michelet (dans le lycée de Vanves) d’une capacité de 350 lits. Les officiers étaient quant à eux dirigés sur Cannes dans la villa offerte par la grande Duchesse Anastasie Michaïlovna.
Les soldats traités dans les hôpitaux puis réintégrés dans leurs compagnies, portèrent jusqu’au front les idées et les informations précieusement recueillies à l’arrière et furent comme l’indique Youri Lissovski « le fer de lance de la démoralisation » des brigades russes.

Soldats et officiers
Les châtiments corporels dans l’armée tsariste abolis en 1904 avaient été réintroduits à la veille de la première guerre mondiale. La discipline régnant parmi les troupes n’était que la transplantation au front des rapports sociaux de l’arrière et du temps de « paix ». Le fouet qui marquait le dos des soldats punis ne firent donc, comme l’écrit John Williams, « qu’imprimer un peu plus de haine contre le régime dont le temps était déjà compté »

Plusieurs mois passés dans les camps et sur le front de Champagne, sous la poigne de fer de leurs officiers, avaient effacé le souvenir de l’accueil triomphal fait aux soldats du corps expéditionnaire au printemps 1916 à Marseille. Les fleurs jetées dans les rues du vieux port étaient fanées depuis longtemps, les dos étaient marqués par le fouet et les esprits par l’horreur de la guerre.

Les origines et le déclenchement de la mutinerie des soldats russes
Aux vexations, châtiments corporels, morgue des officiers, aux conditions inhumaines des soldats du front, etc. ont contribué au déclenchement de la révolte ouverte des unités russes a commencé au lendemain de l’échec de l’offensive Nivelle du 16 avril 1917, qui fit rappelons-le, 271 000 morts dont 6 000 soldats russes du corps expéditionnaire.

Mais l’origine de la révolte des soldats russes, leur refus d’obéir à leurs officiers et eux ordres des autorités russes avait des racines plus profondes. La révolution se manifestait en effet à l’intérieur des deux brigades d’une façon fort semblable à ce qui se passait sur le front de l’est à plusieurs milliers de kilomètres. Pour les soldats du rang, la première expression de l’indignation et de la volonté de ne plus subir, fut le rejet du corps des officiers russes qui les encadraient, à commencer par le haut commandement, qui était l’expression directe du pouvoir tsariste.

Les soldats russes avaient eu lecture du Prikaze n°1 du soviet de Pétrograd, ce décret n°1 qui indiquait dans ses articles 6 et 7 que le garde à vous au passage d’un supérieur et le salut militaire obligatoire étaient abolis hors du service et qu’étaient supprimées les formules décernées aux officiers du genre : « Votre excellence, votre noblesse », ces dernières étant remplacées par Monsieur le Général, Monsieur le Colonel. Mais aussi et surtout ce décret ordonnait que soit interdit désormais le tutoiement et les mauvais traitements des gradés à l’égard des soldats.

Car jusqu’à la mi-avril 1917, au cours de leur séjour à l’arrière et au front, les soldats avaient été traités avec le plus grand mépris, celui qui prévalait dans l’armée impériale. Mépris qui n’était lui-même que la transposition sous l’uniforme de la morgue des seigneurs, des barines, envers le peuple, en particuliers, la paysannerie pauvre, les moujiks. Il est vrai qu’en ce temps là, comme le rappelle un auteur, les trottoirs des villes de garnison russes étaient fréquemment « interdits aux soldats et aux chiens ».

Le 2 mars 1917 une nouvelle révolution et des soviets surgissent en Russie
Après 3 jours de manifestations massives des ouvrières dans le rues de Pétrograd, c’est le 2 mars (calendrier russe) que se constitue en Russie un gouvernement provisoire dirigé par le prince Lvov. Des soviets d’ouvriers et de soldats se mettent immédiatement en place renouant ainsi avec la première révolution de 1905, 2 jours plus tard le Tsar Nicolas II abdiquait.
Les soldats russes sur le front français s’emparèrent du Prikaze n°1 (l’Ordre n°1) décrété par le soviet de Petrograd pour créer leurs propres comités de soldats. L’application de ce texte, qui entérinait la fin de la discipline de fer et la soumission des soldats aux officiers, sur le front français fut suivie avec la plus grande frayeur par les autorités françaises.

En avril, ces comités des brigades russes décidèrent que l’offensive de printemps dite offensive Nivelle serait la dernière à laquelle les unités russes participeraient. Au lendemain de son échec sanglant, au cours duquel les brigades russes perdirent je le rappelle 6 000 hommes en quelques jours, l’autorité des officiers fut jetée à bas.

Je citerai le témoignage de Stéphane Gavrilenko soldat de la 1ère Brigade, témoignage extraits de ses carnets écrits pendant la guerre et dont le fils Jean Gavrilenjko nous a autorisé la retranscription.
Voici ce qu’écrivait le soldat Stéphane Gavrilenko à propos des manifestations de son unité le 1er mai : (…) Dans ces conditions, nos délégués ouvriers et soldats ont décidé, en accord avec les autres soldats, d’organiser coûte que coûte la manifestation du 1er mai, bien qu’il n’y ait pas d’autorisation. C’est ce qu’on a décidé.
Et voilà le 1er mai
On savait dans tous les régiments, les compagnies et les détachements qu’on allait sortir en même temps, en uniforme de garde, vers l’endroit indiqué et qu’on allait inviter, sans faire d’exception, messieurs les officiers. Certains ont refusé de venir sans autorisation et sans ordre du commandement supérieur. Le colonel Ivanov a été du nombre. Il nous a dit de façon catégorique : "Si vous organisez ça, j’arrache mes galons et je les jette par terre !"(…)
Quand le colonel Ivanov a fait stopper le 1er bataillon sous prétexte de demander l’autorisation au chef de brigade de rallier les soldats et les officiers des autres bataillons, le 1er bataillon n’a pas voulu attendre l’ordre de son commandement et, avec à sa tête ses délégués et une minorité de ses officiers, s’est rendu à l’endroit qu’il devait rejoindre. (…)
Les soldats, tant du 1er bataillon que des autres, étaient irrités. Ils étaient indignés de se trouver à une fête aussi solennelle avec ces officiers - c’est-à-dire ces bureaucrates -qui s’accrochaient à l’ancien régime, et les soldats ne leur ont pas permis d’en être. (…)
Quand tous ont eu fait silence et ont eu formé les rangs, le premier orateur des délégués ouvriers et soldats à prendre la parole a été le camarade Kossouraïev, de la 9ème compagnie, qui a fait un discours enflammé, expliquant pourquoi et en l’honneur de quoi nous étions venus ici : "Pour fêter la liberté de notre Russie, honorer la mémoire de nos camarades tombés pour la liberté et pour ne pas oublier ceux qui sont enfermés dans les prisons dont les murs suintent de saleté." Son discours a été prononcé avec une telle émotion que personne ne pouvait retenir ses larmes.
Après lui, est intervenu le deuxième orateur, Tsiglov, qui a exprimé nos besoins, nos souffrances et a décrit les punitions venant de nos chefs qui se comportaient de façon si révoltante. A entendre un discours si beau, chaque soldat en avait l’âme retournée, tous avaient le visage en larmes. On avait envie de dire : "Voilà comment vous, scélérats que vous êtes, vous vous comportiez avec nous les soldats. Maintenant, regardez-nous les yeux dans les yeux. Qui de nous avait raison, qui était coupable ? Vous buviez notre sang, vous nous forciez à appeler blanc ce qui est noir et noir ce qui est blanc, mais le noir s’est levé devant les yeux des soldats, il s’est transformé en blanc, puis en rouge et soudain tout s’est obscurci comme dans l’épaisseur mortelle de la nuit !"
C’est alors que le colonel Ivanov arrive à la tribune : il a compris le caractère juste des paroles de nos délégués et il prononce un discours très long et tout à fait raisonnable et à la mesure des humiliations infligées aux soldats par les officiers et par lui-même. Il a dit : "Soldats, c’est l’ancien régime qui nous y obligeait, c’était une grande injustice !" Et il a ajouté : "Vive la Russie libre ! Vive l’armée révolutionnaire ! Hourra !" Un bruyant hourra a répondu au sien.
Lui a succédé le député de notre 10ème compagnie, Polikarpov, qui a salué ses camarades soldats et messieurs les officiers. Il nous a ensuite fait un discours : "Camarades, quelle joie se manifeste chez nous, en Russie ! Une joie qui est parvenue jusqu’à nous. Mais nous ne devons pas oublier les camarades morts pour rien, ceux qu’on a fusillés dans les camps de Mailly, pour des actions réelles ou supposées. Nous ne devons pas oublier que lorsqu’ils sont venus de Russie, ils avaient avec eux un colonel, un véritable Allemand, qu’ils avaient repéré et qui voulait même les faire jeter à la mer. Tremblants de tout leur corps, ils avaient enduré toutes les punitions, tous les tourments qu’il leur avait infligés. Et lorsqu’ils ont eu atteint le lieu de débarquement à Marseille, là, après toutes les souffrances supportées pendant la traversée, ils ont décidé de le tuer. Lorsque qu’il est descendu du bateau, ils l’ont empoigné et il a été tué aussitôt. Mais on s’est emparé sur le champ de ces camarades. Tout le régiment était dans le coup, mais huit hommes ont été considérés comme coupables et le colonel Ivanov les a fait passer devant un tribunal.
Je dois dire une chose : si le colonel Ivanov a conscience de sa faute, qu’il vienne à ma place et que, face à tout le régiment, il demande pardon à ceux qu’il a fait fusiller."
Le colonel Ivanov a alors demandé pardon, s’est incliné devant tout le monde et il est descendu de la tribune. Les discours des orateurs ont ensuite recommencé. Tout le monde écoutait au pied de la tribune. (…)
Voici que le général Palitsine et notre général de brigade Lokhvitski arrivent à cheval vers notre régiment. Le général Palitsine a mis pied à terre. Il est venu près des soldats et a demandé : "Permettez-moi de venir parmi vous." On a dit : "Qu’il vienne !"
Il est arrivé, a écouté nos discours et a dit : "Messieurs les soldats, permettez-moi de vous lire l’ordre que j’ai apporté." Nous l’avons autorisé : il en a fait la lecture. Les orateurs lui ont dit : "Nous connaissons cet ordre depuis longtemps et il est inutile de nous le lire, il y en a assez d’amuser la galerie !"
Ensuite, après ces paroles, il y a eu une succession d’orateurs qui ont fait des interventions contre lui et ont entrepris de lui rappeler les sanctions auxquelles il en avait tant rajouté. Et, à la fin, tous lui ont dit d’une seule voix : "A bas le vieux bureaucrate, à bas !"
II a alors demandé : « Petits frères permettez-moi de partir !" On lui a accordé le passage et, derrière lui, tout le monde criait : "A bas !" Et il est reparti à cheval.
Les délégués ont dit ensuite : "Retournez à vos locaux de cantonnement et n’oubliez pas de chanter et que l’orchestre joue le nouvel hymne : Peuple debout, soulève-toi ! et la marche funèbre : Vous êtes tombés pour la patrie. » (…)

Fin de citation du carnet du soldat de la Première Brigade Stéphane Gavrilenko.

Ainsi, après avoir publiquement conspué le commandant des troupes russes en France et manifesté le 1er mai 1917, les unités furent déplacées une première fois dans les Vosges, puis dans la Creuse, la 1ère Brigade étant installé dans ce camp militaire le 26 juin 1917.

Au même moment où les soldats russes se révoltaient, l’armée française était touchée par une vague de mécontentement, de colère et de mutineries d’une profondeur et d’une étendue sans précédent depuis août 1914. Le refus de combattre des soldats russes sur le front français et leur exigence de rapatriement étaient donc un élément parmi d’autres de la décomposition en marche des armées au cours du printemps 1917. Les témoignages en sont nombreux comme celui extrait du magnifique livre « Les carnets de guerre de Louis Barthas » qui était un tonnelier de l’Aude et qui était socialiste :

Le soldat Barthas écrit sur son cahier :
(…) En ce moment éclata la révolution russe. Ces soldats slaves, hier encore pliés, asservis à une discipline de fer, allant aux massacres comme des esclaves résignés, inconscients, avaient brisé leur joug, proclamé leur liberté et imposaient la paix à leurs maîtres, à leurs bourreaux. Le monde entier était stupéfait, pétrifié de cette révolution, de cet écroulement de cet immense empire séculaire des tzars. Ces événements eurent leur répercussion sur le front français et un vent de révolte souffla sur presque tous les régiments.
Il y avait d’ailleurs des raisons de mécontentement : l’échec douloureux de l’offensive du Chemin des Dames qui n’avait eu pour résultat qu’une effroyable hécatombe ; la perspective de longs mois encore de guerre dont la décision était très douteuse, enfin c’était le long retard apporté pour les permissions, c’était cela je crois qui irritait le plus le soldat.
Il y avait au bout du village un débitant de boisson pour qui la guerre n’apportait que profit.(…) Des soldats chantaient et divertissaient leurs camarades par leurs chants ou facéties comiques mais un soir un caporal chanta des paroles de révolte contre la triste vie de la tranchée, de plainte, d’adieu pour les êtres chers qu’on ne reverrait peut-être plus, de colère contre les auteurs responsables de cette guerre infâme, et les riches embusqués qui laissaient battre ceux qui n’avaient rien à défendre.
Au refrain, des centaines de bouches reprenaient en chœur et à la fin des applaudissements frénétiques éclataient auxquels se mêlaient les cris de « Paix ou Révolution ! A bas la guerre ! », etc., « Permission ! Permission ! ».
Un soir, patriotes voilez-vous la face, L’Internationale retentit, éclata en tempête.
Le 30 mai à midi, il y eut même une réunion en dehors du village pour constituer à l’exemple des Russes un « soviet » composé de trois hommes par compagnie qui aurait pris la direction du régiment.
A ma grande stupéfaction, on vint m’offrir la présidence de ce soviet, c’est-à-dire pour remplacer le colonel, rien que ça ! (…)
Je rédigeai un manifeste à transmettre à nos chefs de compagnie protestant contre le retard des permissions. Il débutait ainsi : « La veille de l’offensive, le général Nivelle a fait lire aux troupes un ordre du jour disant que l’heure du sacrifice avait sonné... Nous avons offert notre vie en vue de ce sacrifice pour la Patrie, mais qu’à notre tour nous disions que l’heure des permissions avait sonné depuis longtemps », etc.
La révolte était placée ainsi sur le terrain du droit et de la justice. Ce manifeste fut lu par un poilu à la voix sonore, qui s’était juché à califourchon sur une branche de chêne ; des applaudissements frénétiques soulignèrent les dernières lignes. (…)
Cela flattait peu ma vanité, car si on apprenait quel était celui qui avait rédigé cette protestation, si modérée soit-elle, mon affaire était claire, c’était le conseil de guerre certain, et, ce qui était possible, douze balles Lebel chargées de m’expédier dans un autre monde avant l’heure fixée par le destin.
Dans l’après-midi l’ordre de départ immédiat fut communiqué ; la promesse formelle était faite que les permissions allaient reprendre dès le lendemain à la cadence de seize pour cent sans arrêt. Les autorités militaires, si arrogantes, autoritaires avaient dû capituler. Il n’en fallait pas davantage pour rétablir l’ordre. Malgré cela il y eut, surtout aux cantonnements de la 4e compagnie mitrailleuses, de vifs tumultes quelques instants avant le départ et les hommes ne partirent qu’après avoir chanté L’Internationale devant les officiers stupéfaits mais passifs devant leur impuissance.
A trois heures du soir, par un brûlant soleil, on quitta Daucourt. A cinq heures, le régiment traversa Sainte-Menehould où des événements tragiques venaient de se dérouler. Deux régiments venaient de se mutiner et s’étaient emparés de la caserne en criant : « Paix ou Révolution ! »
Le général X étant allé essayer de les haranguer fut empoigné, collé au mur et allait être fusillé lorsqu’un commandant très aimé de ses hommes réussit à sauver le général et à obtenir que les révoltés se laissent conduire au camp de Chalons pour jouir d’un long repos.
Des coups de fusil ayant été tirés sur un groupe d’officiers qui essayaient de s’approcher de la caserne, des balles allèrent faire des victimes dans la ville. Il y eut, nous dit-on, deux tués. (…)
Le lendemain soir, à sept heures, on nous rassembla pour le départ aux tranchées. De bruyantes manifestations se produisirent, cris, chants, hurlements, coups de sifflets ; bien entendu, L’Internationale retentit ; si les officiers avaient fait un geste, dit un mot contre ce chahut, je crois sincèrement qu’ils auraient été massacrés sans pitié tant l’exaltation était grande. (…)

Fin de citation de l’extrait des carnets de Louis Barthas.

Cette crainte de l’onde de choc des mutineries russes et de la contagion aux unités françaises, explique en grande partie l’éloignement des deux brigades russes vers un camp de l’intérieur, situé à plusieurs centaines de kilomètres du front, dans la Creuse, à La Courtine.

Ces soldats qui avaient subit l’enfer des tranchées, et en avril la boucherie de l’offensive Nivelle avaient au printemps 1917 constitués leurs comités, élus leurs délégués, refusé de continuer à combattre et avaient exigé d’être rapatriés auprès de leurs familles, en Russie ou la révolution venait d’éclater.

Face aux risques de contagion de mutinerie à l’armée française, l’état major avait alors décidé d’isoler ces soldats russes et c’est pour cela que le camp de la Courtine fut choisi.

C’est ainsi que Le 26 juin 1917 il y a exactement 98 ans, débarquent à la gare de La Courtine les soldats de la 1ère brigade : 7 176 hommes de troupe et 137 officiers, accompagnés par les éléments du dépôt, 2 507 soldats et caporaux, commandés par 39 officiers.

Je voudrais expliquer la situation qui pendant 2 mois et demi allait être celle de ces milliers de soldats en mutinerie.

Ces soldats de la 1ère brigade arrivent donc à la Courtine munis d’un véritable arsenal : fusils, fusils-mitrailleurs, mitrailleuses, canons de 37mm et mortiers de tranchée. Ils n’ont à aucun prix voulu s’en dessaisir et les autorités françaises ont préféré le laisser entre leurs mains par crainte d’une révolte armée.

D’après les rapports du commissaire spécial détaché dans la ville, l’entrée des dix mille Russes à La Courtine n’a donné lieu à aucune manifestation : "pas un cri, pas d’incident" déclara-t-il.

La 3ème brigade arrive elle le matin du 5 juillet en gare de La Courtine. 6 504 soldats et 113 officiers descendent du convoi spécial, portant ainsi les effectifs du camp à seize mille hommes. La musique de la 1ère brigade et un grand nombre de soldats se sont rendus en ville pour accueillir leurs camarades et la prise de contact a été "des plus cordiales"

Contrairement à ce qui a pu être dit et écrit ici ou là, Il n’existe en fait à ce moment aucune animosité entre ces unités et les soldats de la 1ère brigade. Au soir du 5 juillet, les comités de la 1ère brigade organisent leur première assemblée générale dans le camp militaire. Plusieurs centaines de soldats de la 3ème brigade assistent également au meeting, qui rassemble au total plus de cinq mille hommes.

Les orateurs se succèdent et toutes les revendications de la troupe sont posées. A l’issue de cette réunion qui dure une partie de la nuit, une proclamation est rédigée exprimant la rancœur des soldats contre leur sort depuis qu’ils ont été vendus à la France contre des munitions, puis traités "d’une manière révoltante". Les deux points fondamentaux de cette proclamation restent le refus de combattre et l’ardent désir d’un rapatriement immédiat. Je vous cite un bref extrait de cette proclamation :

"La seule ressource pour cela, explique le comité, c’est de s’unifier et de refuser catégoriquement d’aller sur le front français. (...) Donc encore une fois, nous prions, nous exigeons et nous insistons pour qu’on nous envoie en Russie. Envoyez-nous là d’où nous avons été chassés par la volonté de Nicolas le sanglant (...). Là-bas, en Russie nous saurons être, et nous serons, du côté de la liberté, du peuple laborieux et orphelin".

Le cri "En Russie !", est de nouveau clamé par des milliers de voix.

Dans la journée du 7 juillet, le bruit court que le départ du camp de la 3ème brigade est imminent. Le général Zankévitch qui commande les troupes russes a choisi en effet d’isoler au plus vite cette unité pour tenter d’enrayer sa décomposition et qu’elle ne bascule également dans la mutinerie et ainsi pour tenter de porter atteinte au moral des troupes de la 1ère brigade.

Dans la matinée du 8 juillet, les soldats de la 3ème brigade sont donc rassemblés avec tout leur matériel. Entre 500 et 600 soldats ont refusé d’obéir aux ordres de leur état-major et sont restés avec ceux de la 1ère brigade dans l’enceinte du camp. Parmi celle dernière, un mouvement inverse s’est opéré : environ 400 hommes ont rejoint la 3ème brigade.

Plus de six mille soldats et officiers parcourent donc en longues colonnes les neuf kilomètres qui les séparent des ruines du village de Mendrin. Et ensuite, trois jours plus tard, au petit matin du 11 juillet, la 3ème brigade se dirige vers Felletin et s’installe à deux kilomètres au sud de la ville,

Deux camps sont désormais établis : 10 300 soldats à l’intérieur de l’enceinte militaire de La Courtine, et environ 6 500 à une vingtaine de kilomètres de là.

Ce 11 juillet 1917, à Toulon, 200 soldats russes qui devaient être dirigés sur l’armée d’Orient refusent de s’embarquer, ne voulant pas, souligne le rapport du préfet maritime de Toulon "se battre pour la bourgeoisie française", Le colonel Patchulitzev qui dirige ces unités exige leur transfert immédiat au camp de La Courtine.

La perspective d’une reconstitution et d’un retour au front des unités russes s’éloigne chaque jour davantage.

Le préfet de la Corrèze a demandé dès le 28 juin à l’autorité militaire d’isoler sévèrement les contingents russes de la population. Le 2 juillet, l’entrée dans la ville de La Courtine par les soldats russes n’est plus autorisée qu’à certaines heures. Dans un périmètre de quatre kilomètres autour des baraquements, les soldats ont le droit de "circuler librement", mais sans pénétrer dans les villages alentours. Les contacts avec les soldats russes ou français cantonnés près de Felletin sont de la sorte totalement exclus.

Mais au camp militaire, la situation de mutinerie a évolué, les soldats sont devenus les véritables maîtres des lieux.

Joseph Noulens, ambassadeur français avec la morgue qui caractérise le milieu diplomatique français, donne à sa manière, une mesure de l’ampleur de la transformation des consciences et de l’effroi des autorités. Je le cite : "Des moujiks, écrit-il, d’une ignorance complète, venus du fond de l’Oural ou des rives de la Volga, péroraient à l’infini, tranchaient, décidaient, non seulement sur les devoirs des officiers envers les soldats, l’administration des corps de troupe ou les problèmes tactiques, mais encore sur les buts de la guerre mondiale, sur l’impérialisme des gouvernements occidentaux, sur les droits de la France au Maroc et dans ses colonies ».

Et oui, n’en déplaise à tous les va-t’en guerre, chaque jour se réunissent des milliers de soldats, dans des assemblées, des réunions, par compagnie, par régiment, ou sur une base plus informelle :

Un pope, voulant faire un sermon engageant les soldats à faire "leur devoir militaire", est pris à partie par les hommes du camp, qui lui font comprendre par la parole et par le geste qu’il est, lui aussi, indésirable. Le pope "levant la croix au-dessus des têtes, déclara, à haute voix, jeter l’anathème sur tous les soldats insoumis et il prononça contre eux l’excommunication ; Il ne dut son salut qu’à la fuite vers le cantonnement de la 3ème brigade.

La volonté farouche de rapatriement en Russie réunit toute la troupe. Elle justifie sa détermination à ne pas rendre les armes, sa farouche opposition aux officiers suspectés d’être des agents de l’ancien régime, son exigence de garanties absolues auprès des autorités françaises. Toutes ces manifestations font dire au commissaire spécial de La Courtine que les Russes sont décidément "en révolution".

Sur la porte du local utilisé pour leur réunion, les représentants du soviet de la 1ère brigade ont inscrit : "A bas la guerre". La détermination et l’enthousiasme de chacun devient la force de tous.

Comme vous le savez, ces trois mois au camp de La Courtine s’achevèrent lorsque l’assaut fut donné le 16 septembre à 10h sur les quelques dix mille mutins qui s’y trouvaient retranchés, le combat cessa le 19 septembre au matin.

Loin de l’effervescence de la Russie en ce printemps et cet été 1917, les soldats du corps expéditionnaire vécurent une expérience unique sur le front occidental. Pendant trois mois, une partie d’entre eux, réunis, avec leurs armes, au camp de La Courtine, refusèrent de se rendre et de se soumettre aux ordres du gouvernement provisoire et de leurs officiers. Bien mieux, ils renvoyèrent ces derniers et s’organisèrent autour de leurs comités.

Pendant ces semaines d’isolement, Kerenski envoya ses émissaires. Ceux-ci firent de grands discours, avec des belles paroles sur la nouvelle Russie. Mais le retour des soldats dans leur pays et ces conquêtes démocratiques étaient toutes subordonnées au combat jusqu’à la victoire. Les soldats rejetèrent ces propositions, au grand dam des autorités françaises qui auraient bien voulu voir ces unités rebelles quitter le territoire. Les soldats organisèrent leur casernement, ils défilèrent aux ordres de simples soldats. Et surtout, ils discutèrent de toutes les questions de l’heure : la guerre, le partage des terres en Russie, le pouvoir des soviets, la trahison du gouvernement provisoire qui les abandonnait et voulait qu’ils obéissent de nouveau aux officiers.

Ces trois mois au camp de La Courtine s’achevèrent lorsque l’assaut fut donné le 16 septembre sur les quelques dix mille mutins qui s’y trouvaient encore retranchés, le combat cessa le 19 septembre au matin.

Qui étaient les assaillants ?
Il y avait des artilleurs appartenant à une unité russe qui se dirigeait alors vers le front d’Orient. Il y avait ensuite une fraction du corps expéditionnaire russe restée sous l’influence de son commandement. Cela n’avait pas été sans mal. Et il avait fallu séparer le corps expéditionnaire en deux, expédier une des deux brigades, la plus loyale, près de Bordeaux, pour éviter qu’elle ne sombre à son tour dans la révolte ouverte. Au total, plus de cinq mille hommes encerclaient le camp.

L’armée française fournit une aide matérielle importante à la préparation de l’assaut. Elle mobilisa cinq mille soldats formant un deuxième cordon autour du camp de La Courtine, au cas où les unités russes chargées de l’assaut échoueraient dans leur tâche. L’assaut fut donc une véritable opération militaire, avec canons de 75, mitrailleuses et mouvements de troupes soigneusement préparés. C’est un cas unique dans l’histoire de la guerre et des mutineries. Une mini guerre civile se déroulait à plusieurs milliers de kilomètres de Petrograd, au moment même où les forces de la révolution et de la contre révolution s’opposaient violemment.

Dans ce combat armé, le rôle des autorités françaises fut prépondérant, malgré la volonté affirmée par le gouvernement de ne pas intervenir dans les affaires russes. C’est le Général Comby dirigeant la XIIème région militaire qui assura la préparation et la mise en œuvre de la répression des 10 300 soldats mutinés de la première Brigade qui reçurent pas moins de 800 obus en 3 jours.

Les soldats russes survivants ne se trompèrent pas sur les responsables de cette répression. Il était clair dans leur esprit que le gouvernement français avait permis le bain de sang et les avait trahis à son tour.
Au-delà du rejet du corps des officiers, qui était l’expression d’une révolte sociale, les soldats exprimaient leur désir de paix. Ils ne comprenaient pas pourquoi la Russie devait rester en guerre, puisque le régime du tsar avait été abattu. Et eux-mêmes n’attendaient qu’une chose : retourner dans leur pays, revoir leurs proches et jouir des conquêtes de la révolution.

La révolution d’octobre survenant après la répression de la mutinerie et la mise en place des compagnies de travail, elle fut accueillie avec un enthousiasme général parmi les soldats russes survivants. La seule mine défaite des officiers russes et français aurait presque suffi à faire leur bonheur.

Mais ce n’est pas seulement ce sentiment d’être en quelque sorte vengés qui prévalait. Dans leur courrier, les soldats exprimaient une adhésion aux idées mêmes de la révolution : le pouvoir aux travailleurs, l’égalité, l’entente entre les peuples. Prisonniers, otages de l’impérialisme français, ils jugeaient avec une grande justesse la responsabilité du gouvernement français dans leur situation.

Quand ils pourront enfin obtenir leur rapatriement à partir de 1919, seules quelques centaines demanderont à ne pas être rapatriés dans les territoires sous contrôle soviétique, malgré deux ou trois années d’une propagande systématique menée par les représentants de l’ancien pouvoir tsariste ou de Kérenski, épaulés par les autorités françaises.

Personne évidemment ne peut dire si les mutineries dans l’armée française étaient d’une profondeur telle qu’elles auraient pu se traduire par une remise en cause du pouvoir et déboucher sur une situation révolutionnaire. Mais les dirigeants français avaient en tous cas compris le rôle qu’aurait pu jouer dans ce sens, même indirectement les soldats du corps expéditionnaire russe. Et cela n’a pas de sens de dire, comme la majorité des historiens, que les mutineries en France n’étaient pas « politiques », voire qu’elles ne remettaient même pas en cause la guerre elle-même. A ce compte là, les manifestations de femmes à Paris au printemps 1789 ou à Petrograd en février 1917 n’étaient pas non plus politiques puisqu’elles ne contestaient en apparence que la vie chère et les spéculateurs.

C’est graduellement, à la suite des leçons qu’ils ont tiré de l’attitude des uns et des autres à leur égard, que les soldats du corps expéditionnaire sont passés d’un soutien au gouvernement provisoire à son rejet total, puis ont basculé dans le camp des bolcheviks.

Cette mutinerie d’une ampleur sans équivalent sur le front occidental pendant la guerre nous apporte une série de réponses à tous les détracteurs de la révolution russe.

Elle montre, notamment par l’examen de la correspondance des soldats, qu’il s’agissait d’un mouvement extrêmement profond, touchant unité après unité, homme après homme la totalité de la troupe. Les autorités tant françaises que russes eurent beau désigner les « meneurs » responsables de la décomposition de la discipline, celle-ci ne fut jamais rétablie. Le mécontentement, la révolte, la colère et l’adhésion aux idéaux de la révolution d’octobre ne firent que grandir, jusqu’au rapatriement.

Et ce que révèle la lecture des lettres des soldats, c’est cette fantastique transformation des consciences de la population laborieuse, placée de force sous l’uniforme, mêlant ainsi côte à côte paysans et ouvriers, jeunes et moins jeunes. Malgré la répression, la dispersion des unités en multiples détachements, la déportation de milliers d’hommes en Algérie, l’enfermement fréquent des hommes suspectés de jouer un rôle d’agitateur et de meneur, la propagande contre révolutionnaire incessante qu’ils subissaient, les anciens soldats du corps expéditionnaire russe étaient devenus des défenseurs déterminés de la révolution d’octobre.

La mutinerie des soldats russes sur le sol français en 1917 a ainsi écrit une de plus belles pages de l’histoire du pacifisme, de l’antimilitarisme et de l’internationalisme des peuples. La constitution en janvier 2014 de l’association « La Courtine 1917 », poursuit l’objectif de rendre à ces mutins l’hommage qu’ils méritent et de faire connaître et vivre leur grandiose épopée.

Jean-Paul Gady,
Adhérent de l’association « La Courtine 1917 »

Sources, bibliographie :
Adam (Rémi), « 1917, la révolte des soldats russes en France ». Collection Histoire
Adam (Rémi), « Quelques réflexions sur l’histoire du Corps expéditionnaire russe en France 1915-1920)
Cazals (Rémy), « Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 19141918 », Edition La Découverte
Gavrilenko (Jean), « Journal de Stéphane Gavrilenko, soldat russe en France, 1916-1920)
Loez (André), « 14-18, les refus de la guerre » Folio Histoire
Reed (Jhon), « Dix jours qui ébranlèrent le monde » Les éditions sociales
Trotsky (Léon), « Histoire de la Révolution Russe », Seuil



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1917, la révolte des soldats russes en France

De Rémi Adam , 2007 Éditions lbc , collection Histoire .

Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999)

De Nicolas Offenstadt , Paris : Odile Jacob , 2000 .

Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918

Préface de Rémy Cazals, première édition : Maspero, 1978 ; rééditions Éditions (...)

 Les Mutineries de 1917

De Guy Pedroncini , Publications de La Sorbonne ,1967 .

Les damnés de la guerre .

Les crimes de la justice militaire (1914-1918) .

De Roger Monclin , Paris (...)

La Mutinerie De La Courtine. Les Régiments Russes Révoltés En 1917 Au Centre De La France. de Poitevin Pierre

Auteur : POITEVIN PIERRE

Editeur : Payot

Parution : 01/01/1938

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