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La Courtine 1917
Lumière sur les évènements survenus en 1917

Site de l’association La Courtine 1917 .À la mémoire des 10000 soldats russes de la première brigade internés au camp de La Courtine du 26 juin au 19 septembre 1917 . Ils y furent militairement réprimés , eux qui s’étaient mutinés contre la poursuite de la guerre , exigeant leur rapatriement en Russie révolutionnaire .

Discours de Jean Louis Bordier , le 27 juin 2015 .
Article mis en ligne le 19 septembre 2015

par Christophe
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Discours de Jean Louis Bordier
Président de l’association La Courtine 1917 au cimetière de la Courtine le 27 juin 2015
devant la stèle en hommage aux soldats russes mutinés en 1917

Madame la Présidente du Conseil départemental,
Monsieur le Maire de la Courtine,
Mesdames de Messieurs les Elus
Mesdames et Messieurs les Présidents d’Associations
Mesdames, Messieurs chers amis,

Je souhaite tout d’abord remercier Monsieur le Maire et Madame la Présidente du Conseil départemental pour leurs prises de parole et le soutien qu’ils apportent à notre association pour la mémoire et la connaissance de l’histoire des soldats russes mutinés à La Courtine.
Le sénateur, Monsieur Jean-Jacques Lozach et Monsieur le Préfet ont demandé à être excusés, retenus par d’autres obligations.

1915-2015, 100 ans, 100 années ce sont écoulés depuis la signature de ce « sinistre marché : des hommes contre des fusils »...

rappelons les faits : après 18 mois de guerre, fin 1915 près de 3 millions d’hommes sont hors de combat : morts, blessés,
malades...A ce rythme-là l’état-major comprend vite qu’il faut trouver du renfort. Les
troupes coloniales sont déjà mobilisées. Paul Doumer se tourne alors vers Nicolas 2 (notre allié) qui, ça tombe bien, a besoin d’armes et de munitions. Un marché est conclu : on échangera des fusils, des canons, des munitions contre des Moujiks...L’objectif est de faire venir en France plus d’un million d’hommes (120 000 par mois dit Joffre). La France fournirait 450 000 fusils immédiatement. On peut dire que ce sont les conséquences de ce marché, conclu il y a 100 ans, qui nous rassemble aujourd’hui.
Mais tout d’abord, merci à vous tous d’être ici réunis ce 27 juin devant cette stèle érigée il y a 2 ans et demi en hommage aux soldats russes qui se sont mutinés tout près d’ici au camp militaire à l’été 1917. Ces soldats, qui avaient subi l’enfer des tranchées et en avril la terrible boucherie de l’offensive Nivelle ou 5 000 d’entre eux furent tués, avaient au printemps 1917 constitués leurs comités, élus leurs délégués, refusé de continuer à combattre et avaient exigé d’être rapatriés auprès de leur familles, en Russie ou la révolution venait d’éclater.
Face aux risques de contagion de mutinerie à l’armée française, l’état major avait alors
décidé d’isoler ces soldats russes, loin du front et c’est pour cela que le camp de la
Courtine fut choisi.
Et c’est ainsi que le 26 juin 1917, il y a donc exactement 98 ans et un jour, débarquent à la gare de La Courtine les soldats de la 1ère brigade : 7 176 hommes de troupe, 137 officiers et 1 700 chevaux, accompagnés par les éléments du dépôt, 2 507 soldats et caporaux commandés par 39 officiers.
Je voudrais en quelques minutes dans cette prise de parole, revenir sur la situation qui pendant 2 mois et demi, allait être celle de ces milliers de soldats en mutinerie.
Ces soldats de la 1 ère brigade arrivent donc à la Courtine avec leurs armements : fusils, fusils-mitrailleurs, mitrailleuses, canons de 37mm et mortiers de tranchée. Ils n’ont à aucun prix voulu s’en dessaisir et les autorités françaises ont préféré le laisser entre leurs mains par crainte d’une révolte armée.
D’après les rapports du commissaire spécial détaché dans la ville, l’entrée des dix mille
russes à La Courtine n’a donné lieu à aucune manifestation : "pas un cri, pas d’incident" déclara-t-il.
La 3ème brigade arrive, elle, le matin du 5 juillet en gare de La Courtine : 6 504 soldats et 113 officiers descendent du convoi spécial, portant ainsi les effectifs du camp à seize mille hommes. La musique de la 1ère brigade et un grand nombre de soldats se sont rendus en ville pour accueillir leurs camarades et la prise de contact a été "des plus cordiales ».
Contrairement à ce qui a pu être dit et écrit ici ou là, Il n’existe en fait à ce moment aucune animosité entre ces unités et les soldats de la 1ère brigade. Au soir du 5 juillet, les comités de la 1ère brigade organisent leur première assemblée générale dans le camp militaire.
Plusieurs centaines de soldats de la 3ème brigade assistent également au meeting, qui rassemble au total plus de cinq mille hommes.
Les orateurs se succèdent et toutes les revendications de la troupe sont posées. A l’issue de cette réunion qui dure une partie de la nuit, une proclamation est rédigée exprimant la rancœur des soldats contre leur sort depuis qu’ils savent qu’ils ont été vendus à la France contre des armes et des munitions, puis traités "d’une manière révoltante". Les deux points fondamentaux de cette proclamation restent le refus de combattre et l’ardent désir d’un rapatriement immédiat. Je vous cite un bref extrait de cette proclamation :
"La seule ressource pour cela, explique le comité, c’est de s’unifier et de refuser
catégoriquement d’aller sur le front français. (...) Donc encore une fois, nous prions,
nous exigeons et nous insistons pour qu’on nous envoie en Russie. Envoyez-nous là
d’où nous avons été chassés par la volonté de Nicolas le sanglant (...). Là-bas, en
Russie nous saurons être, et nous serons, du côté de la liberté, du peuple laborieux
et orphelin".
Le cri de "En Russie !", est de nouveau clamé par des milliers de voix.
Dans la journée du 7 juillet, le bruit court que le départ du camp de la 3ème brigade est
imminent. Le général Zankévitch qui commande les troupes russes a choisi en effet d’isoler au plus vite cette unité pour tenter d’enrayer sa décomposition et qu’elle ne bascule également dans la mutinerie et aussi, pour tenter de porter atteinte au moral des troupes de la 1 ère brigade.
Dans la matinée du 8 juillet, les soldats de la 3ème brigade sont donc rassemblés avec tout leur matériel. Entre 500 et 600 soldats ont refusé d’obéir aux ordres de leur état-major et sont restés avec ceux de la 1ère brigade dans l’enceinte du camp. Parmi cette dernière, un mouvement inverse s’est opéré : environ 400 hommes ont rejoint la 3ème brigade.
Plus de six mille soldats et officiers parcourent donc en longues colonnes les neuf
kilomètres qui les séparent des ruines du village de Mendrin. Trois jours plus tard, au petit matin du 11 juillet, la 3ème brigade se dirige vers Felletin et s’installe à deux kilomètres au sud de la ville,
Deux camps sont désormais établis : 10 300 soldats à l’intérieur de l’enceinte militaire de La Courtine, et environ 6 500 à une vingtaine de kilomètres de là.
La perspective d’une reconstitution et d’un retour au front des unités russes s’éloigne
chaque jour davantage.
Le préfet de la Corrèze a demandé dès le 28 juin à l’autorité militaire d’isoler sévèrement les contingents russes de la population. Le 2 juillet, l’entrée dans la ville de La Courtine par les soldats russes n’est plus autorisée qu’à certaines heures. Dans un périmètre de quatre kilomètres autour des baraquements, les soldats ont le droit de "circuler librement", mais sans pénétrer dans les villages alentours. Les contacts avec les soldats russes ou français cantonnés près de Felletin sont de la sorte totalement exclus.
Mais au camp militaire, la situation de mutinerie a évolué, les soldats sont devenus les
véritables maîtres des lieux.
Joseph Noulens, ambassadeur français avec la morgue qui caractérise le milieu
diplomatique français de l’époque, donne à sa manière, une mesure de l’ampleur de la
transformation des consciences et de l’effroi des autorités. Je le cite :
" Des moujiks, écrit-il, d’une ignorance complète, venus du fond de l’Oural ou des rives de la Volga, péroraient à l’infini, tranchaient, décidaient, non seulement sur les devoirs des officiers envers les soldats, l’administration des corps de troupe ou les problèmes tactiques, mais encore sur les buts de la guerre mondiale, sur l’impérialisme des gouvernements occidentaux, sur les droits de la France au Maroc et dans ses colonies  ».

Et oui, n’en déplaise à tous les va-t’en guerre, chaque jour se réunissent des milliers de soldats, dans des assemblées, des réunions, par compagnie, par régiment, ou sur une base plus informelle : Un pope, voulant faire un sermon engageant les soldats à faire "leur devoir militaire", est pris à partie par les hommes du camp, qui lui font comprendre par la parole et par le geste qu’il est, lui aussi, indésirable. Le pope "levant la croix au-dessus des têtes, déclara, à haute voix, jeter l’anathème sur tous les soldats insoumis et il prononça contre eux l’excommunication ; Il ne dut son salut qu’à la fuite vers le cantonnement de la 3ème brigade.
La volonté farouche de rapatriement en Russie réunit toute la troupe.
Sur la porte du local utilisé pour leur réunion, les représentants du soviet de la 1ère
brigade ont inscrit : "A bas la guerre". La détermination et l’enthousiasme de chacun
devient la force de tous.
Comme vous le savez, ces trois mois au camp de La Courtine s’achevèrent lorsque l’assaut fut donné le 16 septembre à 10h sur les quelques dix mille mutins qui s’y trouvaient retranchés, le combat cessa le 19 septembre au matin.
Dans ce combat armé, le rôle des autorités françaises fut prépondérant, malgré la volonté affirmée par le gouvernement de ne pas intervenir dans les affaires russes. C’est le Général Comby dirigeant la XIIème région militaire de Limoges qui assura la préparation et la mise en œuvre de la répression des 10 300 soldats mutinés de la première Brigade qui reçurent 800 obus en 3 jours.

Des Moujiks contre des armes > des armes contre des Moujiks...

Cette mutinerie d’une ampleur sans équivalent sur le front occidental pendant la guerre a montré notamment par l’examen de la correspondance des soldats, qu’il s’agissait d’un mouvement extrêmement profond, touchant unité après unité, homme après homme, finalement la totalité de la troupe.
La mutinerie des soldats russes sur le sol français en 1917 a ainsi écrit une de plus belles pages de l’histoire du pacifisme, de l’antimilitarisme et de l’internationalisme des peuples.
C’est rendre toute sa place à cette histoire du pacifisme et du refus de la guerre qui guide l’action de l’association que nous avons constituée il y a un an et demi.
L’Assemblée Générale des adhérents de l’association qui vient de se tenir cette après midi à la salle polyvalente a dressé le bilan des rencontres, projections, conférences et
expositions que nous avons réalisées au cours de ces 18 mois dans de très nombreux départements en France.
Alors que l’engouement constaté il y a un an pour les commémorations officielles de 14-18 semble s’éteindre quelque peu, pour notre part nous constatons un intérêt de plus en plus grand, de citoyens, d’élus, d’associations, qui nous font appel pour mieux connaître l’histoire du corps expéditionnaire russe en 1917 et particulièrement la mutinerie de La Courtine.
Tout à l’heure, parmi les projets que nous avons évoqués et décidés pour les 2 prochaines années, il en est un qui nous tient particulièrement à cœur : celui d’organiser trois jours d’initiatives à La Courtine les 16, 17 et 18 septembre 2017 aux dates anniversaires du centenaire de la répression qui a été organisée par canonnage à l’encontre des 10 000 soldats russes. En partenariat avec la municipalité et son maire que je tiens ici à remercier pour leur engagement solidaire, en partenariat avec d’autres associations ou communes qui le souhaiteraient, ces 3 jours verront se succéder débats, concerts, films, pièces de théâtre, etc...associant ainsi les habitants de la commune, du département de la région et d’ailleurs en France à un grand hommage au pacifisme, à l’internationalisme et à la paix des peuples.
Nous allons maintenant déposer une gerbe devant cette stèle, une autre gerbe va être
déposée par madame la Présidente du Conseil départemental. je tiens à rappeler que cette stèle a été érigée grâce à l’action menée de longue date par la fédération de la Creuse de la Libre Pensée et les Libre Penseurs que je tiens ici également à remercier une nouvelle fois.
Enfin pour clore cet hommage, nous aurons le plaisir d’écouter les Amis de Louise
interpréter une de leur création en hommage aux mutins de La Courtine. Tout de suite
après, à 18h, nous retrouverons les Amis de Louise à la salle polyvalente pour un petit
concert de chansons pacifistes juste après avoir assisté à la projection de documentaires de télévision sur la mutinerie avec de nombreuses interviews d’habitants de La Courtine.
Ces documentaires qui datent de 40, 30 et 10 ans sont vraiment passionnants, mais vous en jugerez vous-mêmes.
Encore une fois merci à vous tous.



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Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999)

De Nicolas Offenstadt , Paris : Odile Jacob , 2000 .

Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918

Préface de Rémy Cazals, première édition : Maspero, 1978 ; rééditions Éditions (...)

 Les Mutineries de 1917

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Les damnés de la guerre .

Les crimes de la justice militaire (1914-1918) .

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La Mutinerie De La Courtine. Les Régiments Russes Révoltés En 1917 Au Centre De La France. de Poitevin Pierre

Auteur : POITEVIN PIERRE

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