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La Courtine 1917
Lumière sur les évènements survenus en 1917

Site de l’association La Courtine 1917 .À la mémoire des 10000 soldats russes de la première brigade internés au camp de La Courtine du 26 juin au 19 septembre 1917 . Ils y furent militairement réprimés , eux qui s’étaient mutinés contre la poursuite de la guerre , exigeant leur rapatriement en Russie révolutionnaire .

Juin - septembre : la mutinerie du camp de La Courtine .
Article mis en ligne le 1er mai 2014
dernière modification le 26 octobre 2016

par Christophe
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- 31 juillet 1917 : Kerenski ordonne la répression… mais n’est pas obéi.
« J’ordonne de rétablir la discipline dans les troupes, en usant de toute l’étendue du pouvoir révolutionnaire et sans reculer, pour le salut de l’Armée, devant l’emploi de la force armée. La désagrégation de l’armée est inadmissible. Il est indispensable de retirer dès maintenant des unités les éléments criminels qui, par la presse et par une agitation constante, prêchent l’insoumission au pouvoir et le refus d’obéissance aux ordres du gouvernement ».
Service Historique de la Défense, 17N649, prikaze n°72 du 31 juillet 1917

- « Ils disent curieusement que ce sont eux les maîtres »…
« La discipline chez-eux, conclut-il, n’existe plus ; du reste ils disent curieusement que ce sont eux les maîtres (...). En un mot jusqu’à présent ces soldats ne font pas preuve d’un bon esprit ».
Archives Nationales, F7 12896, rapport du commissaire de police de La Courtine du 27 juin 1917.

- Les soldats de La Courtine tiennent bon :
« L’examen de la totalité de la correspondance ne permet pas d’entrevoir même l’ombre d’un mouvement en faveur d’un retour au devoir. Tous paraissent persister dans le désir de rentrer en Russie et expriment l’espoir de voir les pacifistes l’emporter ».
Service Historique de la défense, 7N611, Conclusion de la commission militaire de contrôle postal, 2 septembre 1917.

- La répression racontée par un des soldats du camp
« Nous sommes restés sur place. Notre président, Globa, nous a ordonné de jouer la Musique sur la place de l’état-major en attendant midi. A midi précis, quatre obus s’abattent sur le camp et principalement sur la Musique. 27 musiciens sont tués ou blessés.
Immédiatement nous adressons une protestation au général Lokhvitski : « Notre sacrifice rempli de sang ». Aucune réponse. Le bombardement continue comme prévu. Parmi nous un vent de panique souffle. Toute la nuit les officiers tirèrent à la mitrailleuse. Un cheval fut blessé gravement. Les hommes, qui ne mangeaient pas depuis cinq jours, se jetèrent sur l’animal et commencèrent à le découper. Ils avaient oublié de l’achever. Au matin, les tirs de mitrailleuses sont plus fournis. Mais cette fois nous répondons à la mitrailleuse.
Le lendemain je me suis rendu au lieu indiqué par les officiers. Je me suis traîné dans un
caniveau pendant 1,5 kilomètre avant d’arriver à un terrain vague. Mais au camp, la bataille continue. Cela a duré jusqu’à l’épuisement de nos munitions. Le feu arrêté, les officiers sont entrés au camp et on fait arrêter le président. Les Français nettoyèrent le camp. Les soldats furent conduits au terrain vague. Nous fûmes fouillés comme des prisonniers de guerre et gardés par des soldats français. Ces derniers ne comprenaient pas pourquoi on humiliait de cette sorte des hommes qui avaient combattu vaillamment en première ligne et dont beaucoup étaient morts en héros. Comme cela faisait cinq jours que l’on ne mangeait pas, nous chantions des airs russes aux soldats français contre un peu de pain. Une fois désarmés, on nous réintégra au camp de La Courtine. »
Témoignage de George Zamotine, ancien soldat de la 1ère brigade.

- La répression relatée par son principal responsable français :

13 SEPTEMBRE

Le 13 septembre, le général commandant la Région établit son quartier général à Ussel, et son poste de commandement à La Courtine.
Le village de La Courtine est évacué par la population civile (femmes, enfants, vieillards) après entente entre l’autorité militaire et l’autorité administrative. Une garde civique est maintenue pour le gardiennage des maisons.
Les troupes françaises ayant pour unique mission d’appuyer les troupes russes, le général commandant la 12° Région attend du général commandant ces dernières l’ordre fixant les emplacements qu’elles doivent occuper dans la journée du 14.
Ce renseignement ne lui parvenant pas, le général commandant la 12° Région envoie à 20 heures 15 l’ordre d’opérations n° 1 rapprochant les troupes des limites du Camp de La Courtine.

ULTIMATUM

A 23 heures 30, le général Zankévitch commandant en chef des troupes remet au général commandant la 12° Région l’ordre d’opérations des troupes russes placées sous le commandement du général Bieliaieff pour la journée du 14 et un exemplaire de l’ultimatum qui sera notifié, ce même jour (14) à 15 heures aux troupes rebelles.
Dans cet ultimatum, le général Zankévitch agissant au nom du gouvernement provisoire, enjoint aux rebelles de déposer leurs armes, et de se soumettre ; des postes de triage sont prévus, dans quatre directions, pour recevoir les redditions.
Un délai leur est accordé jusqu’au seize septembre, dix heures du matin, pour se rendre ; à l’expiration de ce délai, l’artillerie ouvrira le feu sur ceux qui seraient restés à l’intérieur du camp.
Le ravitaillement du camp sera arrêté à partir du 15 septembre.
Les soldats qui ne se seront pas soumis aux ordres donnés seront considérés comme traîtres à la Patrie et à la révolution et encourront certaines déchéances ; tous ceux qui ne se soumettront pas devant la force des armes et tous ceux qui opposeront une résistance quelle qu’elle soit à l’exécution des ordres du représentant du gouvernement russe seront traduits devant la cour martiale révolutionnaire.

14 SEPTEMBRE - Emplacement des troupes

Le 14 septembre, les troupes vont occuper les emplacements assignés par les commandements russes et français.
Les troupes russes divisées en trois secteurs correspondant à peu près aux secteurs français se retranchent sur les positions ci-après qui encerclent le camp de La Courtine : gare de La Courtine, Grand-Hume, Saint-Denis (C. 832), Lair, Moulin de Montbellet, croupe Sud-est du Trucq, et une ligne de crête partant de ce point et allant à la Daigue, cote 883, éperon ouest de Réjasse et la Courtine, par le sud de Grattadour.
4 pièces de 75 sont installées à la cote 795 Saint-Rémy à l’ouest de la route du Coudert-La Courtine ; les deux autres sur les hauteurs au sud-ouest de la station de La Courtine.
Les troupes du détachement russe portent sur le bras gauche un brassard jaune pour l’artillerie, bleu pour l’infanterie.
Les troupes françaises vont occuper, en s’y retranchant, les positions derrière la ligne russe de la façon suivante :

SECTEUR NORD

Groupe du commandant Compant : croupe 886- Le Rouet. (4 Cies, 1 section de mitrailleuses, 1 peloton de cavalerie).
Groupe du commandant Fischer : Ligne Croix d’Echoron, Le Trucq, Mas d’Artige, Haut-Pras. (6 Cies, 1 section de mitrailleuses, 1 peloton de cavalerie).

SECTEUR OUEST

Route de Sornac au Mas d’Artige avec postes en avant de Guillirin et Baisseresse. Commandant Masse (3 Cies, 2 sections de mitrailleuses, 1 peloton de cavalerie).

SECTEUR SUD

Ligne générale : Petit Hume, le Coudert, village de La Courtine Haute, le Châtenier, Pont Rouge, Rouet inclus. Lieutenant-Colonel Farine (9 Cies, 3 sections de mitrailleuses, 1 peloton de cavalerie).

RÉSERVE

(19° d’Infanterie- 21° dragons- 1 batterie) colonel Bernard.
Un bataillon du 19° et un escadron des 21° dragons s’établissent à la Croix-d’Echoron ; les autres troupes s’échelonnent ente ce dernier point et Felletin.

15 SEPTEMBRE

La journée du 15 septembre n’amène aucune modification dans la situation. Les troupes russes et françaises continuent à se retrancher sur leurs positions. Aucune reddition de rebelles n’est enregistrée.
Vers 17 h : le curé de La Courtine remet au général Comby une lettre du Comité dont ci-joint traduction. Aucune réponse n’est faite, la lettre est aussi communiquée au général Zankévitch.

OPÉRATIONS ACTIVES. 16 SEPTEMBRE

En vue d’éventualités susceptibles de se présenter, le général commandant la 12° Région donne l’ordre au colonel Bernard, commandant les troupes de réserve de rapprocher le bataillon de Felletin de la Croix d’Echoron. Les rebelles ne tiennent pas compte en effet de l’ultimatum qui a été porté dans le camp à leur connaissance par le colonel Balbachewsky en personne. En conséquence, à 10 heures, conformément aux termes de l’ultimatum, 4 coups de canon sont tirés sur le camp simultanément ; à 14 heures, 6 nouveaux coups de canons, espacés de quelques minutes sont encore tirés ; quelques redditions isolées se produisent ; le tir de l’artillerie se continue d’heure en heure, jusqu’à 20 heures. On signale quelques blessés.

17 SEPTEMBRE

La nuit du 16 au 17 est agitée ; de nombreux coups de fusils et de mitrailleuses sont tirés ; le nombre des redditions s’élève à 200 environ.
A 10 heures, une quarantaine d’obus sont envoyés sur le camp. Sur ces entrefaites les mutins baraqués à Grattadour commencent leur reddition en évacuant leurs chevaux ; à partir de ce moment, le mouvement se déclenche.
A 14 heures, les masses stationnées au quartier de Laval se forment et se dirigent en grosse majorité, rapidement, sans armes, avec leurs bagages, sur La Courtine, malgré les prescriptions de l’ultimatum interdisant cette direction. D’autres cependant se dirigent sur Malleret et quelques groupes sur Mas d’Artige. Le mouvement se continue vers 19 heures, heure à laquelle arrivent les mutins du quartier du Breuil. Le total des rebelles faisant leur soumission est évalué à 7 ou 8 000 y compris 15 à 1 800 qui s’étaient portés sur Malleret et le Mas d’Artige.
Malgré l’encombrement causé par l’affluence sur le même point de ces milliers d’individus, dont un certain nombre sont en état d’ivresse, leur drainage vers les prairies au sud de La Courtine où ils seront bivouaqués s’effectue en bon ordre ; mais leur nombre et l’heure tardive obligent à remettre au lendemain la fouille et le triage.
Un bataillon d’infanterie et un escadron prélevé sur les troupes de réserve sont dirigés sur La Courtine ; un autre bataillon sur Malleret pour assurer la garde des prisonniers.
Des ordres sont donnés à l’Intendance pour assurer la nourriture de tout ce personnel.

18 SEPTEMBRE

En dehors de l’organisation des camps de prisonniers, sur trois emplacements différents, séparés les uns des autres, au nord et au sud de la route de La Courtine à Eygurande, à environ 4 kilomètres de La Courtine, la journée du 18 septembre est une journée de combat entre les troupes fidèles russes et les derniers mutins qui résistent dans le camp ; l’artillerie tire presque continuellement ; les feux de mousqueterie et de mitrailleuses crépitent. Les troupes fidèles occupent successivement Grattadour, Laval et le mess des officiers. En ce dernier bâtiment, s’était établi un point de résistance qui avait retenu longuement les troupes assaillantes et où un russe fidèle a été tué à coups de revolver.
A la nuit, le combat continue ; les renseignements donnés par l’autorité militaire russe sont trop imprécis pour pouvoir évaluer le nombre de rebelles qui tiennent encore dans le Breuil et les bois environnants au Nord, mais il est certainement très faible, le chiffre des prisonniers dépasse 8 000.

19 SEPTEMBRE

La résistance faiblit ; une cinquantaine de mutins se rendent ; beaucoup sont en état d’ivresse.
A 10 heures, le chef meneur Globa, Président du Comité, est pris ; quelques autres membres du Comité sont amenés à La Courtine. C’est la fin de la résistance ; le camp en entier est occupé par les troupes russes fidèles ; il reste encore quelques rebelles isolés dans les bois ; ils seront arrêtés le lendemain.
Des ordres sont immédiatement donnés pour le ramassage des blessés, l’enterrement des morts, l’enlèvement des armes et le nettoyage du camp. Le retour de la population civile évacuée est autorisé.

RÉSULTAT DES OPÉRATIONS

Les opérations menées par les troupes russes, avec l’appui des troupes françaises, ont eu pour résultat d’entraîner le désarmement et la soumission des troupes rebelles conformément à la mission donnée. 8 wagons d’armes ont été dirigés sur l’annexe du parc d’artillerie du 12° C.A. à Limoges

TRIAGE DES REBELLES

L’autorité russe a classé les mutins en trois catégories.
La première comprend les plus coupables, au nombre de 81, qui sont dirigés le 21 septembre sous escorte sur Bordeaux, pour être déférés aux juridictions militaires russes.
La seconde comprend les mutins d’une culpabilité moindre, qu’il est nécessaire néanmoins de séparer de la masse ; elle forme un total de 549 : 300 sont envoyés sous escorte au camp de Bourg-Lastic (13° Région) le 20 septembre et 249 à l’Ile d’Aix (18° Région) le 21 septembre.
La troisième catégorie est composée du restant, c’est-à-dire environ 7 500 hommes qui sont réinstallés au camp de La Courtine désarmés après un nouveau fouillage.
Ils sont organisés en compagnies d’environ 400 hommes, encadrés par des officiers russes avec des officiers français parlant la langue russe, soumis à une consigne sévère.
Pour assurer la garde et la police du camp, un bataillon composé de 2 compagnies du 165° infanterie, 2 compagnies du 78°, 1 peloton des 12°-21° chasseurs à cheval et une section de mitrailleuses est maintenue jusqu’à nouvel ordre à La Courtine.
Ces troupes placées sous le commandement du chef de bataillon Compant s’établissent dans le quartier de Grattadour.
Le lieutenant-Colonel Farine commandant du camp réintègre son poste de commandement à l’entrée du camp et est chargé de l’application des consignes générales à faire observer sur le territoire.

PERTES

Deux sous-officiers vaguemestres, en voiture, du 19° R.I. s’étant rapprochés du camp en prenant une route interdite, le 18 septembre, ont été blessés par balles, le premier, le sergent Le Meur, au ventre, le second, le sergent à la cuisse. Le sergent Le Meur est décédé dans l’après-midi. Le général Zankévitch a exprimé au général commandant la 12° Région, les regrets que lui causait cette mort et a envoyé un télégramme de condoléances au Ministre de la Guerre. Les pertes russes s’élèvent à 9 tués et 46 blessés.

DÉGATS

800 coups de canon environ ont été tirés pendant les opérations. Les dégâts causés au camp par le tir de l’artillerie, et, pendant l’occupation, par les mutins eux-mêmes, sont importants.
Une commission mixte franco-russe a été constituée dès le 19 pour les apprécier et a fonctionné à partir du 20. Une commission d’évaluation des dégâts causés aux particuliers pour la commune de la Courtine est également organisée par les soins de l’Intendance qui la réunira le plus tôt possible.

DISLOCATION DES TROUPES

La dislocation des troupes commence dès le 19 septembre. Dès cette date, le groupe des 750 artilleurs russes est envoyé à Aubusson pour de là être dirigé sur Orange.
La brigade russe du camp du Courneau s’embarque les 21 et 22 septembre, sans incidents.
Les troupes françaises du front qui avaient été rapprochées de leurs points d’embarquement sont enlevées les 23 et 24 septembre à destination de la zone des armées.
Enfin les troupes françaises d’infanterie de l’intérieur regagnent leurs garnisons respectives par voie de fer les 24 et 25 septembre. Les 2 pelotons de dragons et chasseurs rentrent à Limoges par étapes et y arrivent dans la matinée du 26.
Le général commandant la Région est rentrée à Limoges le 22 septembre au soir, après s’être assuré de l’exécution de ses ordres relatifs à la dislocation des troupes et à la réoccupation du camp.

CONCLUSION

Ainsi, les opérations exécutées en conformité de l’instruction ministérielle du 9 septembre, ont déterminé la décision cherchée : désarmement et soumission des troupes rebelles de La Courtine, exclusivement par les troupes russes fidèles. Ce résultat a été obtenu avec des pertes légères et les troupes françaises n’ont pas eu à intervenir.

Limoges le 28 septembre 1917.
L. Comby

Extraits du « rapport secret » du général Louis Comby du 28 septembre 1917 sur les « opérations de La Courtine ». (S.H.D., 7N 2011)

- Les événements de La Courtine : la version du gouvernement provisoire (les dates sont celles de l’ancien calendrier russe, en retard de treize jours).

« La nouvelle de la révolution a suscité à Paris la publication de toute une série de journaux russes de tendance la plus extrémiste. Autorisés à circuler dans la masse des soldats, ces organes, de même que certaines personnes, ont déclenché la propagande bolchevique en répandant des informations souvent erronées, puisées dans les dépêches fragmentaires de la presse française. En l’absence de nouvelles et d’instructions officielles, ces agissements provoquèrent chez les soldats une certaine effervescence qui trouva son expression dans le désir d’un rapatriement immédiat et dans une hostilité injustifiée à l’égard des officiers. Sur la demande du ministre de la Guerre, Kérenski, l’émigré Rapp s’est rendu auprès des troupes et a visité les diverses unités en y créant les nouvelles organisations, conformément à l’ordre 213. Pourtant l’effervescence ne s’apaisait pas. Elle était alimentée par le comité exécutif du 1er régiment qui se mit à publier des bulletins de tendance léniniste. Le 18 juin , suivant le désir exprimé par les soldats, les troupes, cantonnées dans différents villages, furent rassemblées au camp de La Courtine. Une série de meetings y eurent lieu au cours desquels le 1er régiment et ses meneurs s’efforcèrent de jouer le rôle dirigeant. Le comité du corps, qui venait d’être créé avec la participation des soldats les plus développés et les plus conscients, s’opposa dans la mesure du possible aux activités subversives du 1er régiment ; il calmait l’effervescence et appelait les soldats à adopter un mode de vie normal fondé sur les principes démocratiques introduits dans l’armée. Craignant l’influence du comité du corps, les dirigeants du 1er régiment convoquèrent, dans la nuit du 23 au 24, un meeting auquel assistaient, en plus de leur unité, la presque totalité du 2ème régiment et des petits groupes des 5ème et 6ème régiments. Au cours de cette réunion, le comité du corps, pourtant élu seulement deux semaines plus tôt, fut dissout. Au même moment, les soldats de la première brigade refusaient d’obéir à l’ordre de se rendre à l’exercice, donné par le commandant de la division, et lançaient un appel pour expliquer que, la décision ayant été prise de ne plus se battre, il n’y avait plus de raison de s’entraîner. Cependant, les rapports hostiles entre la 1ère et la 2ème brigade risquaient de dégénérer en un conflit aigu. Les hommes de la 2ème brigade insistèrent eux-mêmes pour être séparés de la 1ère brigade rebelle, faute de quoi ils menaçaient de quitter le camp de leur propre chef.

C’est dans ces conditions que le général Zankévitch, arrivé au camp avec le délégué du ministre de la Guerre Rapp, et en accord avec ce dernier, donna l’ordre à ceux des soldats qui acceptaient de se soumettre inconditionnellement au Gouvernement Provisoire, de quitter le camp de La Courtine en emportant tout leur équipement. Cet ordre fut exécuté le 25 juin, et ne demeurèrent au camp que les soldats qui déclaraient se soumettre au Gouvernement Provisoire "sous conditions". L’attitude extrêmement hostile des hommes à l’égard des gradés, allant même jusqu’à des voies de fait, força le général à éloigner les officiers du camp de La Courtine, n’en laissant que quelques-uns pour s’occuper des questions administratives. Sur l’initiative du citoyen Rapp, délégué du ministre de la Guerre, des émigrés politiques l’accompagnèrent à plusieurs reprises à La Courtine pour essayer d’influencer les soldats, mais ces tentatives sont demeurées sans effet. Le citoyen Rapp, nommé commissaire, publia un ordre dans lequel il insistait sur la soumission immédiate et inconditionnelle des soldats au Gouvernement Provisoire. Le 22 juillet, le commissaire Rapp se rendit à La Courtine avec les délégués du Comité exécutif du Soviet des députés ouvriers et soldats Russanov, Goldenberg, Ehrlich et Smirnov, qui se trouvaient de passage à Paris ; ils comptaient essayer, une fois de plus, d’agir sur les rebelles. Toutefois leur tentative n’aboutit pas et les délégués du Soviet se heurtèrent à une franche hostilité. Le déplacement à La Courtine de Svatikov, commissaire du Gouvernement Provisoire, qui séjournait temporairement en France, ne donna pas davantage de résultat. Le Gouvernement Provisoire fit savoir qu’il n’envisageait pas de rapatrier les soldats russes stationnés en France et exigea catégoriquement que les soldats rebelles soient réduits à l’obéissance, si nécessaire par la force des armes. A la suite de cela, et après plusieurs tentatives infructueuses du commissaire et de nos émigrés politiques pour persuader les mutins de se soumettre, le général Zankévitch les somma de déposer les armes et de manifester leur soumission en se rendant en ordre de marche au village de Clairvaux. Mais ces ordres ne furent pas exécutés jusqu’au bout : pour commencer, près de 500 hommes quittèrent le camp, dont 22 furent arrêtés ; vingt-quatre heures plus tard, ils furent suivis par un nouveau groupe d’environ 6 000 soldats ; tous les autres - 2 000 environ - restèrent au camp pour garder les armes que les rebelles refusaient de rendre.
En réponse à un nouvel ordre du général -leur demandant de rendre les armes après être revenus au camp - les soldats exprimèrent leur accord. Pourtant ils n’en firent rien. Il semblait nettement dangereux de laisser des armes aux mains d’une foule anarchique qui comprenait à coup sûr des éléments provocateurs. La remise des armes constituait la condition essentielle du retour de cette foule à l’ordre. Dans ces circonstances, et tenant compte d’une certaine instabilité dans l’état d’esprit des unités demeurées fidèles au Gouvernement Provisoire - de sorte que la possibilité de leur emploi en tant que force armée en vue du rétablissement de l’ordre parmi les mutins restait problématique - il fut décidé de recourir à des moyens de pression à longue échéance : les rations des rebelles furent diminuées, leur solde supprimée, et des postes français mirent fin aux sortie dans la ville voisine de la Courtine. Ces mesures provoquèrent chez les rebelles un sentiment d’abattement, tout en renforçant l’influence des meneurs qui cherchaient à se dissimuler dans la masse pour lui faire partager leurs responsabilités. A la même époque, les soldats rebelles se permirent de recourir à des voies de fait sur la personne des gradés appartenant aux forces armées françaises. Ainsi ils arrêtèrent et gardèrent pendant six heures un officier et deux sous-officiers français, qui, sur l’ordre du commandant français, affichaient à l’intérieur du camp un télégramme du commandant en chef. Le 9 août, le général Zankévitch se rendit au camp de La Courtine pour essayer une dernière fois d’obtenir des soldats rebelles qu’ils mettent bas les armes. Pourtant, lorsqu’il donna l’ordre de convoquer les représentants des compagnies, le comité du camp s’y refusa. Apprenant qu’une brigade d’artillerie, parfaitement disciplinée, se trouvait de passage en France, le général Zankévitch, d’accord avec le commissaire Rapp et dans le but de réduire les mutins par la force des armes, décida d’utiliser cette unité dont le commandant fut chargé de former un détachement placé sous ses ordres et se composant des éléments de sa brigade et d’une division d’infanterie.

Le 27 août, la décision du Gouvernement Provisoire relative au rapatriement de nos troupes stationnées en France fut portée à la connaissance des soldats du camp de La Courtine ; ces derniers s’obstinèrent à ne pas vouloir rendre leurs armes. Les artilleurs entreprirent d’eux-mêmes d’envoyer auprès des rebelles une délégation élue qui revint au bout de quelques jours convaincue de l’inutilité des négociations. Les délégués de la division d’infanterie n’obtinrent pas de meilleur résultat. Le 1er septembre au soir, l’ordre fut donné de suspendre l’envoi des vivres au camp insurgé. Cette mesure ne pouvait toutefois produire qu’un effet moral, car les rebelles avaient à leur disposition des stocks considérables de produits alimentaires. Les troupes occupèrent les positions désignées. Le même jour, le général Zankévitch lança au comité du camp de La Courtine et à la foule des rebelles un ultimatum leur enjoignant de déposer les armes sous menace de bombardement au cas où cet ordre ne serait pas exécuté le 1er septembre à 10 heures du matin au plus tard. Après de multiples sommations, le 3 septembre, à 10 heures du matin, 18 obus furent tirés sur le camp et les rebelles furent avertis que le feu allait être intensifié. Etant donné qu’environ 160 hommes se rendirent dans la nuit du 3 septembre, le bombardement du camp reprit le lendemain et, à 11 heures du matin, après que 30 obus aient été tirés, les mutins hissèrent deux drapeaux blancs et commencèrent à sortir du camp en abandonnant leurs armes. Vers le soir, près de 8 300 hommes avaient ainsi quitté le camp et avaient été pris en charge par les troupes françaises. Ce jour-là, il n’y eut plus d’intervention d’artillerie. Le soir, les 150 hommes qui étaient demeurés au camp ouvrirent un feu nourri de mitrailleuses. Dans la soirée, un médecin et quatre infirmiers furent dirigés sur le camp pour porter secours aux blessés. Le 5 septembre, afin de mettre un terme à l’affaire, le camp fut soumis à un feu intensif et progressivement occupé par nos unités. Les rebelles ripostèrent obstinément par un tir de mitrailleuses. Le 6, vers 9 heures, le camp était entièrement occupé. 8 515 soldats au total avaient quitté le camp. Nos pertes se montent à : 1 tué et 5 blessés. Celles des rebelles s’élèvent à 8 tués et 44 blessés. Les Français n’ont eu que 2 victimes accidentelles : 1 tué et 1 blessé, tous deux des facteurs qui avaient perdu leur chemin et s’étaient trouvés dans la ligne de tir des rebelles. Ainsi l’émeute de La Courtine fut matée par nos unités sans la moindre participation active des troupes françaises. Les rebelles désarmés, il fut procédé à 81 arrestations. Les prisonniers ayant été isolés, la masse des rebelles fut répartie dans des compagnies de marche non armées, dont deux, formées des éléments les plus turbulents, furent dirigées respectivement sur Bourg-Lastic et l’île d’Aix. Les autres hommes demeurèrent au camp de La Courtine pour permettre de rechercher les coupables et d’établir leur degré de responsabilité. Une commission d’enquête spéciale fut créée sur l’ordre du commissaire militaire du Gouvernement Provisoire. »
Rapport officiel du Gouvernement Provisoire. Il fut publié pour la première fois dans Les dix jours qui ébranlèrent le monde de John Reed.



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La Mutinerie De La Courtine. Les Régiments Russes Révoltés En 1917 Au Centre De La France. de Poitevin Pierre

Auteur : POITEVIN PIERRE

Editeur : Payot

Parution : 01/01/1938

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